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Roee Suffrin et anthropologies
Voyage avec le peintre dans ses oeuvres

I said a work is a mutation. Rochelle Owens.  1988

 

par Yehoshua Rahamim Dufour

J’ai déjà écrit sur le lien entre l’anthropologie persane et ses tableaux (voir ce lien)
et sur l'anthropologie juive et l'oeuvre de Roee Suffrin (lien) dans plusieurs articles placés sur le site Ifrosa.

La force de ces tableaux -placés sous le regard des amateurs d'art qui les ont mis à l'honneur dans leur cadre de vie- cette force vient de ce qu’ils ne restent jamais une catégorie académique dont des professeurs d’art pourraient décrire les composantes et les originalités. Dans la logique de nombre de ces discours académiques, les tableaux pourraient être placés dans des musées-cimetières, dont on les extrairait de la chambre froide ou des coffres un instant pour les examiner avec les étudiants ou experts, et les y rentrer dès l’heure de la fermeture au public.

La tension dialectique entre des simultanéités irréductibles

L’expérience existentielle face au tableau de Roee Suffrin -dans le cadre quotidien de vie chez les amateurs d'art qui ont acquis une de ses oeuvres- apporte tout à fait autre chose: une tension dialectique entre des simultanéités irréductibles. Comment?

1. Le tableau est alors situé là dans une naissance double: à la fois celle qui s'est accouchée dans le regard du peintre, dans sa recherche et sa réalisation; et une autre naissance, celle qui se conçoit sous le regard de l'amateur qui le possède maintenant.

2. Il y a alors une tension interne de "double" regard: le regard intérieur lors de la création et le regard extérieur actuel qui redouble par la création interne du spectateur. C'est une explosion électrique ou une conception intime entre deux parents.

3. Par dessus tout, s'accentue et persévère la tension simultanée entre ces dynamiques; elle est provoquée continuellement par la forme statique et décorative que le tableau a finalement prise.
Et, là, c'est une tension constante entre la vie spontanée individuelle de l'auteur et de l'amateur d'une part, et la structure de la culture, d'autre part: en effet, celui qui l’a acquis ne l’a pas acquis seulement par son désir mais aussi une appréciation évaluée culturellement. Et l'auteur lui-même n'a jamais pu échapper totalement aux cadres culturels, même s'il est "créatif" et personnel.

Ce qui est impressionnant dans les tableaux de Roee Suffrin, c’est qu’il est parvenu à inscrire avec constance et stabilité ces tensions divergentes dans le résultat qu'est l’oeuvre elle-même comme objet créatif permanent.

Comment cela se traduit-il dans l'oeuvre?

Cela se traduit par un double niveau de contact:
- le cadeau de la représentation plus ou moins évidente et toujours très variée (par exemple: un enfant, une femme, un milieu de travail professionnel ou religieux, des situations sociales);
Là, il y a toujours le don satisfaisant et apaisant par l’oeuvre.

- Mais il y a aussi un autre phénomène typique; sur la toile, l’artiste a placé des manques majeurs dans la représentation: des zones de l’individu sont absentes ou hors du cadre, des zones de l’espace sont blanches. Par exemple, dans les tableaux des enfants, du make up, ou des bureaux d’entreprise.

 

 

 

 

 

D’autres fois, ce manque est mineur et l’individu semble complet et le décor qui l’environne également, mais ce manque et cette tension sont représentés autrement. Cela peut alors aller jusqu’à un tracé qui semble classique dans son modernisme abstrait mais qui, en fait, se rapproche plus de la calligraphie arabe ou persane.

 

 

Anthropologie musulmane

C’est l’oeuvre de Hassan Massoudy que j’apprécie depuis les années 1980 qui m’a sensibilisé à cette même tension dans l’art: alors que chez lui, son message décrit est souvent une pensée (quote) de grande valeur universelle formulée par un grand auteur de la pensée musulmane, la représentation graphique de cette pensée n’est pas seulement embellie par la calligraphie ou sublimée; mais, au contraire, elle devient aussi un dessin esthétique nouveau, personnel, gardant les richesses de la calligraphie traditionnelle mais, comme chez elle, le message est à la fois traduit avec respect et fidélité, mais aussi brisé par les traits qui adoptent une liberté (réelle, belle, et contrôlée mais toujours inachevée et créactive et moins évidente que le texte, interrogative, ébranlante, incitatrice).

 

 

 

J’ai reçu de lui en 1981 un dessin de la déclaration des Droits de l’homme ("tous les humains naissent libres et égaux"), ainsi que le dessin calligraphique de mon nom.

Le message de la déclaration est émouvant de beauté, de tradition, de dynamisme renouvelant. Mais...
Mais l’artiste a mis devant mon regard une interrogation, le miroir pur de la tension entre la beauté assurée et donnée, et aussi le miroir de l’incompréhensible et du devenir. Cela, sans tricher. Toute la calligraphie arabe en est là aussi bien dans son écriture du Coran que dans les calligraphies de signatures personnelles au long des siècles.


Anthropologie indienne

Essayons maintenant de comprendre encore davantage ce choc vivant et vital et permanent que nous propose le peintre dans ses tableaux.

L’art est universel. Nous sommes là à l'intérieur d'une dynamique que Huoang-Sy-Quy, Professeur de philosophie indienne à l‘Université de Saïgon, nomme en ces termes dans son remarquable ouvrage: “le moi qui me dépasse”. C’est la tension que le Vedanta a décrit avec précision: chaque connaissance est double: celle qui apparaît (asad-buddhi) et celle de ce qui est latent (sad-buddhi).
Mais la grandeur de l’oeuvre de Roee Suffrin, c’est de ne pas jouer faussement comme dans les codes admis (académiques qui se manifestent souvent jusque dans toutes les écoles d’avant-garde, y compris celles du conceptualisme répétitif) qui pensent avoir “atteint” et se croient assurés de parvenir à le transmettre avec maîtrise.

Roee Suffrin relie parfaitement le don de la beauté personnelle et du thème culturel mais il garde toujours l’incertitude de la vie.
C’est ce que Sankara et toute la littérature du Védanta ont transmis à l’humanité: même si nous sommes tendus vers l’essence, l’existence reste toujours première. Et un grand maître de ces philosophies qui fut mon Professeur en philosophie indienne dans mes années d’université de 1960, Olivier Lacombe, a bien exprimé cela (dans son livre: 'L’absolu selon le Védanta') en disant que la dénomination réussie (ou l’expression réussie dans le tableau de Suffrin) ne peuvent vraiment se réaliser que par un détour, un “laksana ou expression indirecte”. Et la tradition indienne précisée par le maître antique et incontesté Shankaracharya dit que l’essentiel ne “s’exprime pas (ucyate)” mais est seulement “indiqué (lashyate)".
Le grand Paul Massoun-Oursel -qui fut le disciple de Henri Bergson en philosophie, de Pierre janet en psychologie, de Georges Dumas et Lucien Lévy-Bruhl et Emile Durkheim et Marcel Mauss en sociologie, de Alfred Foucher en philosophie indienne, de Sylvain Lévi en hellénisme, de Edouard Chavannes en philosophie chinoise- a longuement mis en valeur cette science védantique de "la réalité comme tension entre la manifestation et la non-manifestation".
Il dit que l’Absolu dans cette tradition est que "l’unité et la multiplicité qui soustendent l’univers n’ont de valeur qu’en fonction constante l’une de l’autre"... et elles ont toutes deux "les caractéristiques des apparences". Et nous n’avons jamais accès direct à l’absolu qui résiderait au delà de toutes les apparences ou dans un code ou dans un savoir.

Un artiste peintre, comme Roee Suffrin, qui répond avec art et beauté aux attentes des regards qui viennent devant la toile des maîtres, fait aussi plonger nos regards dans ces dimensions multiples et véritables, à partir des thèmes très divers qu’il aborde. Sa thématique est tout l’homme et tout le contemporain et les axes académiques bien maîtrisés qu’il utilise en nous gratifiant de la beauté, sa thématique est tout l’humain et non pas une spécialité de thèmes. Il n'y a donc pas de dispersion chez lui, ni un manque d'orientation chez un auteur qui ne se serait pas encore trouvé. Au contraire, cette unité multiplicitaire a un sens immense et vital comme un organisme vivant .

Ainsi, nous ne restons et ne resterons jamais en tranquillité soporifique ou académique de par ses tableaux. Il nous plonge sans cesse dans cette dynamique qui se révèle dans le plus humble aspect de l’existence. Parfois nous sommes dans la beauté de l’univers, de la spiritualité, de la relation, etc. mais -souvent aussi- cette dualité ou multiplicité dynamiques reliées sans cesse à l’unité créent une douloureuse tension dans l'oeuvre visuelle ou en nous-même.

Il se produit alors, devant la toile, une émotion progressive qui demande du temps et qui ne s’épuise pas avec le temps: c’est l’incessante dynamique que la philosophie indienne avait comprise en analysant avec “art” tout ce qui relève de "l’interaction spectacle-spectateur" (Livre Drg-drcya-viveka. Traduction anglaise par Swami Nikhilanada et en français par M. Sauton: Comment discriminer le spectateur du spectacle. Adrien-Maisonneuve. Paris 1946).

Devant des oeuvres réussies, comme devant les musiques traditionnelle comme Jean During l'a démontré magistralement par ses travaux nombreux sur la musique et la mystique dans les traditions de l'Iran, la tradition indienne apporte une réponse à l’émotion immense que nous éprouvons devant l’oeuvre d’art: c’est que toute limitation (avaccheda) -comme l’est le tableau- est une illusion car le concret du témoin (sakshin) est intrinséquement relié à la réalité complète.

Un grand peintre -comme l'est Roee Suffrin- sait rendre présent ce lien global de l’unité dans le multiple et la coexistence du multiple et de l’unité qui est agissant dans l’apparence (“jiva”) du tableau. Alors, quand cela est réussi, le tableau vit devant le regard, interpelle, et celui qui regarde vit devant le tableau et par le tableau. Le peintre a eu la générosité déchirante d’en faire don et de s’en détacher pour que son tableau devienne le compagnon autonome du parcours d’un autre.. C’est l’expérience des amateurs devant ses oeuvres. Les deux, l'auteur et l'acquéreur, en ont payé le prix.

La seule position devant le tableau comme seule expertise artistique ou technique ou académique, serait une fuite indigne de la richesse de l’oeuvre et qui ne concernerait certainement pas l’artiste qui a réalisé cette oeuvre, et ce don envers nous, envers les cultures multiples. En cela, Roee Suffrin participe de la tradition et de l'anthropologie juives qui reconnaissent les grandeurs des autres civilisations et ne cherchent nullement à conquérir ni à dominer les autres, ni à les convertir.

Cette approche anthropologique commune que nous avons ici mise en évidence -et qui se trouve dans la forme d'art très particulière de Roee Suffrin- n'est pas seulement le fait des Etats aux cultures antiques mais également des Etats contemporains constitués d'immigrants venants de toutes les cultures. Ainsi, aux Etats-Unis, la grande poétesse d'avant-garde Rochelle Owens pratique ce message que j'appellerais de belle calligraphie poétique qui allie le message du langage dans son appartenance culturelle commune et la brisure interne de l'être et du langage: deux dimensions inséparables qui sont celles de la création.

L'oeuvre du véritable peintre et l'oeuvre de Roee Suffrin en particulier, participe de la familiarité intérieure de ces courants qu'on ne peut pas trahir, à un tel niveau de qualité.

Yehoshua Rahamim Dufour