Les réactions des spectateurs de ces tableaux parlent
constamment de l'interrogation sur un enjeu qui leur est renvoyé
comme dans un miroir; voici l'interrogation:
phase 1- le sujet principal du tableau parviendra-t'il à
atteindre son être, son développement?
phase 2- puis cette impression s'intériorise et la force
du tableau impose intérieurement au spectateur la même
question à son propre niveau personnel.
phase 3- se crée alors une sorte d'obsession réciproque
où le personnage du tableau continue à interpeller
le spectateur, et aussi où le spectateur revient vers l'image,
la scrute à nouveau, se scrute à nouveau lui-même.
Observons-le dans ce tableau:
Dans ce tableau puissant, la femme -typiquement moderne- est
soumise dans sa partie la plus élevée, la plus visible
socialement, celle qui l'exprime le plus (le visage) à
l'action multiple des cosméticiens ou cosméticiennes
ou metteurs en scènes qui prétendent la changer
pour l'améliorer et la rendre conforme à leurs normes
esthétiques dont on veut faire un seul objet de consommation.
Cette action sur le visage se fait de trois ou quatre côtés
différents simultanément. Visiblement elle n'a pas
le droit de bouger. Les couleurs déposées sur son
visage changent son image et ses lignes.
Son regard attentif et inquiet suit ces transformations: elle
observe avec attention ce qu'elle devient à ses propres
yeux, "qui" elle devient. La bouche entrouverte traduit
la stupéfaction et l'appréhension, mais elle est
immobile et ne peut même pas arrêter l'action en cours.
Elle s'observe dans le miroir. L'écart entre cette image
plus sombre et ce qu'on font en réalité les professionnels
nous révèle que son regard intérieur sur
elle-même n'est pas, alors, du tout semblable à ce
que les autres en font. La question se pose: où est-elle
en vérité elle-même, elle ne sait plus. Les
multiples barres verticales qui séparent les deux images
renforcent les séparations. Il semble probablement que
là où elle est la plus entière, c'est là
qu'elle est le plus faussée et pourtant c'est là
qu'elle est. Par contre, l'image sombre semble camoufler son vrai
moi, et elle est très réduite. Mais même sa
tête est réduite de sa partie supérieure dans
l'image principale.
Un mensonge est donc construit: là où on dit que
l'on veut montrer sa vraie beauté et la proposer en modèle
aux autres, ce n'est plus elle mais seulement un objet découpé
sous de multiples côtés. Ce qui renforce encore cela,
c'est que le personnel technique lui tourne le dos et ne s'en
soucie nullement.
Le défi du devenir est encore plus rendu par les différences
de densité de coloris: les traits informes, ailleurs le
blanc invisible de silhouettes féminines dont seulement
quelques traits apparaissent dans les visages, le reflet dans
le miroir, enfin la personne qui est elle-même partielle.
Une énorme machinerie de transformation l'a prise en main,
et les multiples lampes artificielles rendent bien cette mécanique.
De même, elle n'est plus, ce qui reste d'elle c'est son
image immensément aggrandie car probablement seule son
image compte comme produit de vente, mais sa réalité
vraie n'importe à personne. Sauf à elle, et c'est
là le défi: subsistera-t'elle au milieu de ce processus
qu'on veut lui imposer ou auquel elle se prête? C'est le
drame de toute femme aujourd'hui.
Et, ceux qui la manipulent, eux-mêmes ne sont plus que partiellement
des personnes, des êtres humains, ils deviennent des agents
anonymes de travail, de simples silhouettes sans être.
Il est étonnant de voir que la partie qui est le plus véritablement
elle (dans le miroir) est rendue en noir, comme si elle parvenait
ainsi à cacher et à préserver sa vérité.
L’auteur nous montre donc ici cette femme
prise au piège de la société de consommation.
Mais, dans le regard du peintre, la femme n’est pas vaincue,
comme lui et avec lui elle triomphe.
Ce sont les personnages de l’atelier de communication électronique
et travaillant sur des logiciels de trucage des images ou dans
les produits cosmétiques qui sont les vaincus. Ils disparaissent
dans le blanc invisible. La femme solitaire a réussi à
se sauver elle-même face à la machine, comme Myriam
la juive de la Bible a réussi à sauver tout son
peuple et sauve tous les hommes. Et le peintre représente
lui aussi l’homme qui aime véritablement cette femme
contemporaine représentante de toutes les femmes d’aujourd’hui.
Et entre le peintre et cette femme se dit ce poème que
j'ai écrit où ils ne trichent jamais sur l’authenticité
et l’immensité de l’amour:
Poème: Jetu m'aimes
- Je t'aime, dit l'oiseau à la fleur.
* Tu m'aimes, que c'est bon à entendre!
mais comment peux-tu m'aimer sans me connaître?
- Je te connais;
tu es l'une des belles du jardin.
* Tu m'aimes parce que je ressemble à d'autres,
comme à des images belles.
Et dès que tu verras une autre belle
tu me quitteras.
Tu vas ainsi de belle en belle.
- J'aime ta beauté.
* Je ne suis pas cette beauté,
je suis moi-même.
Et tu ne sais pas si mon moi-même
est aussi belle que les images que tu aimes.
Es-tu beau en toi-même?
- Prête-moi tes prunelles
et je me regarderai dans ton eau claire.
* Es-tu sûr qu'elle est assez pure?
- Regarde-la au fond de mes prunelles.
* Comment saurais-je si c'est toi
ou moi ou le reflet du ciel?
- Sache le bien,
le monde est nuit totalement obscure,
même de jour,
et si je suis ta lumière,
et si tu es ma lumière,
nous allumerons la pleine lune et ferons briller tout l'univers.
* Ou tu sais parler à merveille,
ou tu es le secret de tout mon être.
- Tu doutes de moi, si belle,
mais bien moins que moi je doute de moi-même, sois-en certaine.
Quand je te vois, je doute
que je suis muni d'ailes.
Je préfère tes pétales de respiration aérienne.
*- Une chose est certaine,
toi et moi nous sommes le même.
Cette cache secrète de l'authenticité est rendue
par cette couleur noire de la femme dans le miroir se retrouve
aussi dans un autre tableau, où le bébé a
étrangement une jambe très foncée. Tout le
côté plaisant de l'apparition -où se manifestent
les yeux classiques d'un bébé plaisant aux adultes-
préserve cette part intègre de l'être de ce
nouvel humain. Lui aussi, il est partiel comme dans la scène
de maquillage. Et cela à chaque étape de sa vie
montrée sur le tableau. Bien plus, au fur et à mesure
de l'âge, son visage disparait au profit des vêtements
et, dès la pré-adolescence, il n'est plus qu'un
porte-publicités (voitures, lunettes, mantalon, tee shirt).
Finalement c'est peut-être seulement le visage initial à
gauche qui importe, il pose la question sur le devenir: parviendra-t'il
à être préservé intact?
La silhouette avec le visage délimité par un seul
trait nous pose cette question et y insiste davantage encore en
nous pointant du doigt l'énigme de la jambe très
foncée: il y a un vrai mystère dans cet individu
humain, comme en chaque individu.
Et la silhouette blanche partielle à l'extrêmité
droite concerne tout adulte qui regarde le tableau: "que
va devenir cet enfant, qu'étais-tu mais qu'es-tu devenu,
toi aussi? Mais tout espoir n'est pas perdu dans cette machine
délimitée par les barres verticales: ton avenir
est encore totalement intact. Ne perds pas l'immense bonheur ni
toute la création prometteuse de ce qui apparaît
sur le seul visage à gauche, celui que tu avais et que
tu as encore".
Le tableau n'est pas un traité de psychologie
et psychothérapie en trente volumes. C'est par les masses
de couleurs et de formes et leurs rapports, et leur esthétique
sur lequel il est impossible de parler que tout cela se joue.
Et il nous révèle finalement une seule question:
l'amour est en développement. C'est ce qu'Avraham, le seul
dans toutes les sagesses antiques a découvert par soi-même
comme un véritable artiste: le monde a été
créé sur l'amour, dans l'amour en développement.
Je n'en ai révélé que l'action la plus superficielle
et j'ai essayer de la communiquer par autre chose, les mots. Leur
but est simplement de nous rendre plus sensibles à l'image
externe et aussi à l'image interne qui entre en correspondance.
Ces tableaux, allant à l'essentiel, ne nous plongent pas
dans une angoisse ou perplexité, contrairement aux tableaux
nombreux du moyen-âge français.
Au contraire, la profondeur de l'action des images de ce dernier
tableau de Roee Yossef Suffrin a éveillé en moi
ces zones dont parle le si grand poète persan du moyen-âge,
Roumi, dans son quatrain 764:
Listen to "eshgh
az azalasto"
"Eshgh, l'amour, depuis l'infini jusqu'à l'éternité
il était et sera.
Celui qui cherche l'amour ne doit pas faire des comptes.
Et demain quand la résurrection le révèlera
entièrement,
le coeur qui n'a pas réussi à vivre ainsi dans l'amour
aura échoué le test de l'existence".
Et aussi, en développent pédagogique, son quatrin
805:
Listen to "bi
eshgh neshato tarab"
"Bi Eshgh, Sans amour, la joie et la fête ne seront
pas en développement.
Sans amour, l'existence de deviendra ni bonne ni harmonieuse.
Si des centaines de gouttes d'eau descendent des nuages vers la
mer
sans le mouvement de l'amour, alors une perle cachée n'y
apparaîtra pas".
Et ce visage plein de bonheur, à gauche, émeut
mon coeur jusqu'aux larmes et je dis avec cet enfant qui est en
chacun de nous ce quatrain 285:
Listen to "tsheshm
e daram"
"Chéchm, mes yeux je les ai pleins du visage de l'Aimé
(D.ieu, la vie).
Vivre avec cet acte de voir, c'est bon, parce que l'Aimé
est dedans.
Alors, voir, ou le Bien-Aimé, il n'y a pas de différence
car le Bien-Aimé est dans le regard, ou le regard c'est
Lui-même".
Ce que l'art de Roee Yossef Suffrin apporte, dans toute son oeuvre,
aussi bien lorsqu'il peint des personnages plongés dans
l'étude juive ou deans les rites juifs, ou lorsqu'il s'exprime
avec les représentations dynamiques et stylisés
des films d'animation futuriste, ou dans le style qui relie le
conceptuel et le symbolique, c'est une véritable dynamique
dans ce qui aurait pu si facilement sombrer dans le désastre.
Cela par une dynamique interne que seul l'art peut rendre, et
non pas des traités de philosophie ni de phénoménologie,
celle de l'amour et de la beauté comme le dit le quatrain
449:
Listen to "eshgh
on bashad"
"L'amour, c'est ce par quoi le peuple devient heureux.
Quand l'amour est là, il donne le bonheur.
Moi-nous tous, ce n'est pas la maman qui donne naissance, mais
c'est l'amour.
Des centaines de bénédictions et de louanges à
cette mère qu'est l'amour".
Et à cet artiste qui l'a reçu et transmis.
Et la puissance de ces deux personnages (la jeune femme plus
encore que le bébé) nous envoie cet enseignement
pathétique dans notre regard qui est décrit dans
le quatrain 557:
Listen to "az
eshghe to"
"C'est de l'amour que le feu de jeunesse s'élèvera.
Dans la poitrine, des images de visage de vie surgiront.
Et si vous avez l'intention de me tuer, certes la loi sera avec
vous
mais sachez que lorsqu'un ami en vient à tuer, la vie ressurgira
à nouveau."
J'ai l'impression de trouver dans un autre tableau
cet enfant devenu après l'adolescence cette jeune femme
qui s'est échappée des machines des cosméticiens
de mise en scène et la voici maintenant en adulte au coeur
de l'immense machinerie du gagne-pain. Et les enjeux du devenir
subsistent:
Voici le tableau. Le bébé est devenu cette jeune
femme adulte, mais les enjeux sont les mêmes:
les immenses machineries architecturales futuristes mais simplement
commerciales, le style imposé, le miroir de recherche de
vérité, le bras noir de celle qui est nature, à
nouveau le contraste entre les étapes des visages depuis
le blan, la simple ligne, le semi figuratif et la noire qui est
elle-même mais partielle et en recherche. Et surtout ce
regard qui nous interpelle jusqu'au plus profond de nous-mêmes
et nous place en fait au centre même de l'enjeu du tableau.
Elle ne faillira pas dans le combat cette femme et elle nous dit
avec toute la capacité de discrimination du quatrain 175:
Listen
to "ensaf bede"
"Insaaf. La justice vous donnez, parce que l'amour est un
acte bon,
mais le mal nuisible est toujours prêt
et ce que vous appelez amour (en me regardant) n'a d'amour que
le mot
car entre le désir de luxure et l'amour, c'est un chemin
très long qui les sépare".
C'est un immense hommage à la femme que cette audace de
ce regard si fort, si direct et si pur. Ce que l'on souhaiterait
vivre et alors le monde serait sauvé. Il est dans ce tableau.
Et le quatrain 185 le dit parfaitement:
Listen
to "ey djandel e to"
"Eh djaane. O âme de ton coeur, de lui vers mon coeur
il y a un chemin.
Et mon coeur est en éveil pour trouver ce sentier.
Parce que mon coeur comme de l'eau est pur et délicieux.
L'eau pure est un miroir qui capte bien la lune".
Dans ce monde de machineries, la blancheur de cette femme et
la force de son regard nous met au monde devant la seule vérité
qui peu sauver, comme le dit bien la fin du quatrain 750!
Listen
to "har omr ke bi"
"Ab. L'eau qui n'est pas claire, poison elle est.
Le poison qui vous fera pur, c'est l'eau".
Dans un monde qui perd ses boussoles et ne vise plus que l'argent
et se moque des guerres, des pauvres, et des victimes, cette femme
forte, échete 'hayil en hébreu, comme Myriam qui
sauva le peuple d'Israël et le monde de l'esclavage d'Egypte,
nous envoie ce message:
"Celle qui aime, c'est celle-là: quand vous avancez
jusqu'au bord de la tombe,
depuis le jardin du ciel, devant vous elle vous ouvre mille porte".
Comme Myriam, elle a gagné:
"Dans l'eau de la pureté, je fais fondre comme du
sel.
Et ni les blasphèmes, ni la foi, ni les certitudes, ni
les doutes ne subsistent.
Au coeur même de mon coeur, une étoile a fait son
apparition.
Et perdus sont devenus dans cette étoile même les
sept cieux".
Heureux ceux qui peuvent se délecter à la beauté
de tels tableaux.
Quand une rencontre met comme cela les deux êtres
devant les véritables questions, nous sommes au coeur de
la rigueur de la transmission dans le judaïsme, comme dans
ce tableau de Roee Yossef Suffrin:
Les deux sont d'abord centrés sur la recherche de la vérité
mais dans la lumière.
Et alors, comme le dit le quatrain 616:
Listen
to "ta dar dek e man"
"Quand dans mon coeur l'amour pour toi est une flamme,
sauf ton amour, tout est devenu cendres
et les intelligences, et les supériorités et les
livres on les a rangés sur les planches,
mais ce sont les poèmes et les chants d'amour qui sont
devenus notre étude".
Ces tableaux nous amènent ainsi à la limite du
vrai, comme le dit le quatrain 1035:
"Kin didanist, goftani nist khamoosh
Cet esssentiel doit être vu et non pas dit. Sois silencieux".