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Peinture et Musique
Une merveilleuse expérience avec Roee Suffrin

I said a work is a mutation. Rochelle Owens.  1988

 

Yehoshua Rahamim Dufour:

Voici mon "ostad" (maître) en musique classique iranienne, Keyhane Nehmane, à Jérusalem, devant le santour ancestral qu'il m'enseigne au Merkaz lamouzika min'ha mizra'h, Académie de la musique orientale, à Jérusalem. Keyhane Nehmane fut en Iran l'élève du grand ostad Faramarz Payvar (écoutez-le sur You Tube) dénommé le Père du Santour, et il venait lui-même de la filiation directe des générations les plus grandes. Mon écoute de cette musique si fine et si spirituelle ne me pose pas de problèmes; mais la réalisation bien davantage! Il faut lire les livres de Jean During (Quelque chose se passe. Le sens de la tradition dans l'Orient musical.
Verdier éditeur. et autres) pour découvrir à la fois cette musique culturelle et spirituelle mais aussi comment elle passe dans le "face à face du maître et de son élève.

L'un demande, l'autre donne: il passe quelque chose, quelque chose se passe". (Cliquez ici pour entendre le maître Keyhane Nehmane jouer).

Roee Suffrin, de passage chez moi, a vibré à la vue de cet instrument musical persan. Certes, la musique contemporaine et ses instruments occidentaux lui sont familiers et il les pratique mais il n'avait jamais eu de contact ni avec cet instrument ni avec sa musique classique antique.

Je lui ai proposé de prendre contact avec l'instrument et -merveille- j'entendis immédiatement sortir de ses mains le répertoire et les lignes mélodiques, les dastgah où mon ostad m'emmène, en particulier le âvâz Esfahan, caractérisé par l'amour spirituel et romantique, la dévotion envers la vérité.

Ce que j'ai dé-couvert subitement:

1. la tradition interne vivante dans l'intimité du peintre.
2. sa capacité de voyant, capable de se mettre en présence.
3. sa capacité de l'extérioriser et de le partager.

1. La tradition interne vivante dans l'intimité du peintre.
J'ai appris ce jour-là beaucoup sur ce qu'est le vrai peintre: il n'a pas seulement son art personnel, il est aussi certainement un être nourri intérieurement de générations d'art et les porte encore vivantes en lui. Alors, son regard, sa vibration, sa saisie et sa projection sur la toile -s'il est un grand- dépassent sa sensibilité et son art individuels. Il sait écouter avec tous ses instruments intérieurs transmis et il y ajoute sa réalisation personnelle encore jamais découverte par les pères.

 

 

La tradition millénaire de ses ancêtres juifs maternels en Perse et en Iran est présente dans son art. Et dans sa respiration instantanée. Sans intention consciente également, l'inscription en allemand ("La culture ne peut être achetée") pouvait mettre en scène la présence des générations paternelles du judaïsme askénaze. La scène captée, comme en ces miniatures anciennes, est présente et banale mais elle est révélée en ce qu'elle est: mystique.

Nous vivions le tableau de ces miniatures persanes.

Et la qualité éternelle du dialogue d'Esther et du Roi des rois oriente encore la captation de la Création globale et de ses enjeux quand le peintre sent le pinceau prêt à peindre devant une scène devant lui qu'il va transfigurer, même la plus concrête.

Ici le tombeau d'un Juif en Iran, le Prophète Daniel. (Voir ce lien).

 

Nous touchons ici chez le peintre une dimension quasiment atmosphérique de l'art vécu sur la terre iranienne. Cela n'est pas prouvé seulement par les oeuvres d'art des siècles comme dans de nombreux pays mais par le chant national de l'hymne Ey Iran qui choisit ce mot "honar, art" pour définir la terre du pays.

Ce chant est le plus populaire des hymnes du pays. Il a été inspiré à Hossein Golé Golab en 1946 après le pays eut été envahi par des ennemis et il fut mis en musique par Ruhollah Khaleghi et il devint immédiatement populaire car il reflétait l'âme du peuple bien que le pouvoir s'y opposait et ne le reconnut pas comme l'hymne national, il joua ce rôle entre le temps du Shah et l'adoption d'un hymne officiel par la République islamique (Sorood-e Melli-e Jomhoori-e Eslami) en mars 1989. Cependant, le peuple et les dissidents le maintiennent comme leur hymne national de facto.

Voici ses deux premiers versets et ils nous concernent:

Cliquez ici pour écoutez le chant


"Ey Irân ey marz-e por gohar
Ey khâkat sar tcheshmeh-ye honar

Traduction:
Ô Iran, Ô terre pleine de joyaux,
tu es la source jaillissante de l'art".

Depuis, Roee Suffrin pratique spontanément le santour.



Continuons dans ce que j'ai dé-couvert lors de cette expérience étonnante.

2. Sa capacité de voyant, capable de se mettre en présence.
En quelques secondes, Roee Suffrin était dans sa musique interne, non distrait, il la ressentait et la voyait. C'est le "chiviti" du psaume qui caractérise la méditation juive (lien ici): "je me suis représenté Toi devant moi toujours". Je me suis présenté et re-présenté devant toi.

C'est le "hinnéni, me voici" des prophètes et le "bédar gâhat, face à Toi" dans la tradition persane.
J'assistais ainsi, en direct, à ce que Arthur Rimbaud à décrit dans la Lettre au voyant:


"Je dis qu’ il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues !"
Arthur Rimbaud. Lettre du Voyant, à Paul Demeny, 15 mai 1871. Il a 17 ans sur la photo.
C'est aussi le concept de "rendi, libertin" dans le poème (Ghazal 220) du Divân du poète iranien Hâfez de Chiraz.

Je comprenais alors ce regard particulier de Roee Suffrin quand il est dans la peinture, fixé en direct sur l'intériorité.

 

 

C'est le regard de Dürer

  

ou de Rembrandt

un regard qui saisit la présence en plénitude sans déviation




 

(Photos Dufour. Copyright)

3. J'ai découvert enfin, simultanément la capacité particulière que le grand peintre a de l'extérioriser et de le partager.

On n'apprend pas tout cela dans des cours de dessin ni dans les académies. on l'a ou on ne l'a pas.
Le vrai peintre n'est pas alors un mystique solitaire, isolé hors de l'humanité. Sans mots (c'est important), sur la toile écran, il extériorise sa rencontre et la vit.


J'avais éprouvé cela déjà en 1981 devant Hassan Massoudy quand il m'a dessiné en calligraphie arabe qu'il vivait intérieurement, cette phrase: "les hommes naissent libres et égaux".

et son être était cette rencontre qu'il dessinait. Ces documents ne m'ont pas quitté depuis, assuré de la grandeur de ce peintre calligraphe et l'avenir l'a prouvé.


Le miracle arrive pour la société quand la qualité et l'intensité de la rencontre intérieure du peintre sont transmises, sans mots, pour qu'elles atteignent et éveillent et révèlent au spectateur sa propre intériorité immense. Voyage commun.

 

Les spectateurs de son oeuvre parviennent alors à cette expérience que je vis et j'ai constatée chez les possesseurs de ses tableaux:
chaque nouveau regard vers la toile, au long des jours, transmet à nouveau soudainement


comme un nouveau lever de soleil quotidien, l'expérience décrite par le voyant de Rimbaud.
C'est cela l'oeuvre d'un grand peintre.
Et dans cet oeil, regardez bien, il y a le face à face de deux êtres. Le peintre a réussi.
Et combien de générations humaines réussies a-t'il fallu pour parvenir à cette floraison!

Et, heureusement pour l'humanité, il y a de facto une internationale de ces grands peintres prophètes, de ces voyants, qui sont aussi réalisateurs et qui nous partagent leur art.